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Live report : La Route du Rock 2016 – Samedi 13 août

Sans avoir fait le plein (env. 15000 entrées sur les 3 jours), cette 26e édition de La Route du Rock, un des derniers bastions des musiques indés, a rempli le contrat qu’elle passe chaque année avec ses festivaliers : offrir une sélection minutieuse d’artistes « rock » au sens large du terme, pour trois jours de concerts marqués par un esprit dénué de cérémonie, une humble résistance aux apparats de l’attractivité et de la communication à outrance. Malgré l’annulation de The Avalanches, puis de The Field le jour même de leur concert, et malgré l’absence de grandes « têtes d’affiche », comme la RDR en a eu les années passées, cette édition du festival malouin a donné satisfaction à ses directeurs et programmateurs, et à son public.

Le jeune groupe LUH (Lost Under Heaven), fondé par Ebony Hoorn et Ellery Roberts, avait peut-être mal évalué sa renommée en France. Alors que l’ex-chef de projet à la voix écorchée de feu Wu Lyf semblait s’attendre à jouer en terrain conquis, les morceaux et ses interventions ont souvent été accueillis par un silence de mort. Venus présenter un premier album conçu comme une célébration de l’intensité de leur rencontre amoureuse, Spiritual Songs for Lovers to Sing, Ebony et Ellery ont peiné à attirer les festivaliers dans leur univers, perçu comme un peu surfait par certains. Le set a néanmoins offert de beaux moments, comme le morceau d’ouverture, « Unites », ou « Future Blues », calme en surface, mais tumultueux en profondeur. Conscients de la force de leur morceau « I&I », les amoureux l’avaient gardé pour la fin, mais un problème technique les a obligés à avorter ce concert en demi-teinte. Les anglais de Tindersticks, rompus à la discipline du rock alternatif, ont brillé par leur assurance sur scène, leur sobriété, et leur classe naturelle. Leurs morceaux pétris de spleen et de mélancolie étaient d’une force poignante, ils dégageaient un charme certes un peu désuet, mais toujours frappant d’élégance. La voix caverneuse de Stuart Staples a envoûté ses auditeurs médusés par autant de puissance et d’humilité à la fois, comme sur le magnifique « Tiny Tears ». Seul bémol du concert, un niveau sonore assez faible, et par conséquent une atmosphère très intimiste ternie par l’énorme brouhaha des spectateurs inattentifs. Le concert d’Exploded View nous a laissé indécis : en dépit des qualités indéniables d’Anika et de ses musiciens, le set nous a paru inachevé, le groupe distant, la musique excessivement froide, même si le registre et les sonorités post-punk du projet ne nous faisaient pas attendre un concert torride. Certes, le son de la petite scène n’a pas permis de servir pleinement la musique, mais du côté de la performance du groupe, l’énergie spontanée des enregistrements faits en une prise a laissé place en concert à un sentiment de manque, une imperfection filée. Nonchalante et impassible, Annika Henderson était parfois inaudible, ce qui a renforcé ce je-ne-sais-quoi inexplicable, ce malaise, dont il est difficile de dire s’il fallait le voir comme inhérent à l’esthétique du live. Les morceaux disponibles à l’écoute, dont l’énigmatique « No More Parties in the Attic », avaient pourtant nourri notre curiosité. Nous attendons tout de même l’album avec impatience.

La Femme était attendu(e ?) par une large partie du public du samedi soir. Pas toujours facile de savoir sur quel pied danser avec La Femme : le groupe a connu le succès grâce à des morceaux d’une pop-électro naïve, sans doute à prendre au moins au second degré, puis a montré récemment, avec « Sphynx » en particulier, des velléités franchement psyché, apparemment sérieuses. Même chose pour le live : bien que l’on remue assurément de la tête et que l’on prenne du plaisir à suivre le concert, que faire et que penser de cet ensemble assez incongru, des simagrées des musiciens, des textes souvent pauvres et de la scansion du français peu naturelle, des rythmes presque identiques et répétitifs, des motifs caricaturaux ? À part le très réussi « Sphynx » et quelques rares autres morceaux, la musique est assez pauvre mais le set se tient, on suit un fil conducteur et une tension est préservée du début à la fin. Paradoxe donc : avec des morceaux douteux, La femme a donné un très bon concert. Débrouillez-vous avec ça. Déjà passés à la RDR en 2011 et en 2013, les canadiens de Suuns ont à nouveau fait sensation et, pour dire vrai, encore plus nous concernant cette année que lors du concert de 2011 que nous n’avions pas réussi à suivre jusqu’au bout. Le set, composé majoritairement de morceaux tirés de leur dernier album, Hold/Still, n’a pas fait l’unanimité. Peut-être parce qu’au fil du temps la musique de Suuns n’a cessé de se complexifier et de prendre des risques, avec la part de danger que cette soif d’expérimentation peut présenter en concert. Pourtant sur ce set le groupe est resté très concentré, il a enchaîné les morceaux avec brio, restituant fidèlement les textures et ambiances du son studio. Malgré un décor gonflable d’un goût douteux, le visuel de Suuns, stroboscopique, opalin et versatile, a aussi donné, comme par synesthésie, un aperçu de son essence musicale : sons triturés, guitares fugaces, fulgurances mélodiques, chant susurré. Un excellent concert pourtant outrepassé par les maîtres incontestés de la soirée, les américains de Battles et leur math-rock atypique et foisonnant. Le trio a joué sans relâche un set très condensé, presque sans interruptions, déversant sur le public deux ou trois vagues effrénées longues de 20 minutes chacune. Chaque musicien s’est livré corps et âme dans la bataille, rivalisant de virtuose et de passion avec ses acolytes. Avec un répertoire pourtant technique et complexe, souvent proche du génie, déconcertant parfois, les américains nous ont pourtant envoyé sans obstacles les saccades et secousses de leur musique ensorcelée. Battles a remporté le triomphe de cette soirée, triomphe mérité pour ce concert exceptionnel. Avec la conclusion de Ian Williams : « Fuck Trump, fuck Marine Le Pen and fuck Brexit », la musique et les mots ont fait consensus.

Pour revoir les concerts : http://concert.arte.tv/fr/collections/route-du-rock-ete

Crédits photo : Nicolas Joubard, Mathieu Foucher / Alexis Janicot

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le 15 août 2016

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