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Dooz Kawa – Bohemian Rap Story

Après Message aux Anges Noirs, Archives, Etoiles du Sol puis les Narcozik #1 et #2, Dooz Kawa sort avec Musicast son nouvel opus : Bohemian Rap Story. Le nom et la pochette ne laissent aucun doute, on va plonger une nouvelle fois dans un univers teinté d’Europe de l’Est, d’onirisme, de lyrisme. Bref dans un monde dont seul Dooz K.O. a le secret, personnage unique sur la scène rap français.

Au cours des derniers albums la guitare manouche avait petit à petit laissé la place à la mandoline sous la dextérité de Vincent Beer-Demander, la chanson Les Oies Sauvages sur Narcozik #1 par exemple. Cette fois-ci le mandoliniste ouvre l’album par une délicate introduction au début de Me Faire la Belle. S’ensuit un beat simple mais efficace et la voix du Strasbourgeois, rauque, plus fatiguée qu’à l’habitude, sur laquelle la mandoline vient se caler et ponctuer la chanson. Résultat : on a rarement vu une ouverture aussi belle et si bien agencée dans un album de rap.

Les instrus, un des nombreux atouts de ce rappeur. On connait ses nombreuses collaborations avec Biréli Lagrène, Mito Loeffler, Mandino Reinhardt, dans un autre registre Al’Tarba et plus récemment Oster Lapwass, donnant un tournant plus électronique à sa musique. Sur cet album Nano, DJ Widsid et lui-même participent aux instrumentales. Dooz Kawa détient d’ailleurs la palme avec la chanson Lagrima : l’artiste a tout simplement samplé Una Furtiva Lacrima du ténor italien Luciano Pavarotti. Le pari est audacieux et le résultat est exceptionnel pour une des meilleures tracks du LP. Musicalement on voyage, tout l’album est subtilement travaillé et plonge l’auditeur dans des mondes parallèles. Niveau rap, on observe un tournant assez sympa, beaucoup plus de featurings que d’habitude qui confirment le poids de Dooz Kawa sur cette scène française et y ancrent profondément ce CD.

 

Après le beatmaker de l’Animalerie, voici deux des rappeurs du crew qui posent. Sur Guillotine Lucio Bukowski et Dooz K.O. nous embarquent en plein match de boxe, aucune phrase n’échappe à la référence, de l’aéro-kick à Mike Tyson, on en passe et des meilleures pour le plaisir de l’auditeur fan du ring qui saura apprécier la performance. La métaphore est filée de A à Z et dans la forme les deux comparses boxent avec les mots. Bon égotrip avec les scratches de DJ Widsid.

La collaboration avec Anton Serra est quant à elle beaucoup plus douce avec une plongée dans la relation père-fils. Le thème de l’enfance est cher au Strasbourgeois (Poupée de Son) et au Lyonnais (Sales Gones). Sur ce track, intitulé Maison Citrouille, Dooz Kawa raconte l’enfance de son fils Milo et de son père aimant, même s’il est « entre Paris, Lille et Marseille » pour faire des scènes. Changement de décors, Anton Serra replonge dans son enfance entre graffito, commissariat et nostalgie de la maison familiale, passant le mic à Dah Conectah pour clôturer cette chanson.

On a aussi plaisir à écouter Tekilla du Emtooci (groupe montpelliérain composé de Tekilla, Lost, Ketshow et Salas qui a sorti la compilation Six Feats Under, à laquelle Dooz avait participé) qui pose sur Gel Douche au Chocolat, encore avec Dah Conectah, et dont les couplets rajoutent une touche rapée et virulente avec leurs voix si particulières qui viennent démonter le rap game. Punchline sur punchline pour enterrer le commercial alors que « Jul n’est pas un homme de lettres ». La palme de la référence underground revient à Tekilla avec l’ouverture du deuxième couplet : « je cherche la clé de la cave comme Saké Zaka« . La meilleure punchline de l’album par contre, encore une fois attribuée à Dooz Kawa : « t’es juste une âme chétive qui transporte son cadavre, un gars lâche comme tous ceux qui ont un kalash ». Le clash ultime contre le rap game c’est Chasseur de Rimes, les rappeurs en carton prennent cher, très cher avec la radio « le vecteur dont ils usent ».

Mais le meilleur featuring reste celui avec Hippocampe Fou sur le titre Brako. Au fil de ses CDs on avait remarqué que 12KO aimait inventer des histoires, plongeant l’auditeur dans un univers si particulier dont lui seul a la clé. Sur l’album Archives il avait réussi à nous incruster dans le personnage d’un mafieux New-Yorkais dans C’est Juste le Business, ici on débarque en plein braquage foireux salement préparé par les deux artistes. Si l’organisation est miteuse et les accolytes malmenés, le texte, le rythme et les rappeurs sont clairement au dessus et arrivent à nous emporter dans leur délire bien foutu avec la voix de Noémie qui apporte un côté dramatique et aérien.

 

Même si les featurings changent par rapport à ce qu’on avait l’habitude d’entendre chez Dooz Kawa, on reconnaît tout au long de l’album la patte de ce grand artiste. Outre les instrus, lyricalement c’est du haut vol. A travers ses textes ont retrouve la mythologie : Hadès et Percéphone nous accueillent, les Naïades poursuivent le voyage en compagnie des anges et du sexe… Et puis pourquoi pas ? puisque « si les anges n’ont pas de sexe je préfère aller en enfer ». Dans ce titre Si les Anges n’ont pas de Sexe Dooz Kawa met en scène son décès, teinté de références religieuses et sexuelles qui s’entremêlent dans une alchimie extrêmement bien distilée pour une chanson qui se doit d’être écoutée et ré-écoutée mille fois pour ne serait-ce qu’imaginer la comprendre. Ici le rappeur prouve une nouvelle fois qu’il est des plus Grands.

On retrouve beaucoup de thèmes chers à l’artiste et qui fondent son onirisme. Entre autres l’amour n’y réchappe pas. Me Faire la Belle, c’est l’histoire d’amour impossible qui trouve ses racines dans la mythologie grecque et l’enfance. Retour sur le passé, les gardav et les galères teintées de poésie : « que je lèche ton écume dans un cunnilingus, qu’on s’endorme sur les plumes des cumulonimbus ». Dooz Kawa y est un Albator à la sauce Pommes Pourries, un pirate déjà « mort plusieurs fois dans le dedans de moi » genre « SDF dans l’âme à l’intérieur je meurs de froid » sur l’album Archives.

L’amour, encore l’amour et ces Palladiums qui lui brisent la nuque avant que le Remington fasse gicler le sang. Crépuscule d’Apocalypse nous en présente une vision extrêmemement triste. Au début deux types trouvent une lettre, le rappeur la met en musique et dépeint un monde qui vire vers l’apocalypse : « Mon dieu que ce monde qui s’effondre est sombre et sombre en cendre » (notez l’assonnance, les allitérations). Scène noire qui trouve ses origines dans des faits d’actualité : annexion de la Crimée, Fukushima, qui conduisent à une détérioration, une zombification alimentée par les industries pharma et la guerre totale. La technologie en prend pour son grade, caméras ou réseaux sociaux font partie de ce jeu où deux amoureux buttent les zombies jusqu’à clamser tragiquement eux-mêmes. Mais malgré le crépuscule de l’apocalypse « il veut que sa peau brûle contre ses lips », « Avec toi, une dernière valse au milieu des arbres morts ». Et c’est parti pour un enchaînement de figures de styles.

 

Si j’ai tellement aimé de femmes c’est que j’ai tant horreur des hommes, et de leur cruauté sans bornes

 

Rappeur aux multiples facettes il est capable de nous déconcerter, de nous faire passer d’un état à l’autre. Alors qu’il plane sur une instru unique en son genre l’auditeur en plein vol peut s’écraser brutalement sur le carrelage, le tout sans sommation. On passe du cul parfois hardcore à la poésie en deux phrases dans un ensemble étonnement bien goupillé et on meurt d’envie de décrypter tous les sens cachés. « Est-ce qu’une fausse blonde est un palimpseste ? » Mais attention, pas trop non plus, Dooz Kawa n’a pas l’air de beaucoup apprécier que « les bobos l’analysent comme un tableau de Matisse ». Dans cette Soirée Noire il tacle les « dîners mondains », avec « ces fils de pute immonde » qui apparemment le jugent sur son passé. Le journaliste prend aussi un punch : « Sur moi encore un article, et c’est toujours le froid acrtique, je me réchauffe à l’eau de feu que je vomis comme du Harpic ». Récemment il balançait sur les Inrocks qui d’après lui associent la poésie dans le rap à « Booba et sa SARL ». Si ça peut rassurer précisons que de notre main encore un article mais ici aussi c’est toujours le froid arctique, pas de dîners mondains, ce qu’on s’enfile c’est des canettes sur sur le canal et on est tellement bénévoles qu’on met un mois pour écrire 50 lignes, encore plus précaires que les pigistes. Cette chanson c’est kick sur kick, outre l’hommage à Tim Burton, l’artiste s’identifie aux différents personnages de cet univers sombre et poétique propre au cinéaste et qu’il colle à sa peau : « j’suis le Cavalier sans Tête qui n’a jamais su embrasser […] j’détruis tout ce que je touche comme Edward aux Mains d’Argent » et « vis un étrange noël de Monsieur Jack (Hugo) Daniel’s » (pourquoi Hugo ? pour Coma Artificiel, les grands esprits se rencontrent !).  alors que certains essaient de comprendre le personnage et le jugent, lui démontre qu’il a plusieurs visages et qu’il n’aura de cesse de faire démentir tous ceux qui pensent le comprendre, son âme n’est pas une porte ouverte. Il ne saurait être foutu dans des putains de cases.

En bref, l’album est exceptionnel, du grand cru à l’état pur qui se doit d’être poncé en boucle tout comme tous ses autres opus. A écouter, à acheter, le clip de Brako est à financer sur Ulule, par ici le lien ==> https://fr.ulule.com/brako-clip/. On s’arrête là, à chaque phrase qu’il débite on a envie d’exprimer un sentiment mais le lecteur va être gavé. Ouvrez juste vos esgourdes et appréciez.

Les +

  • Rythm And Poetry, tout simplement
  • Les instrumentales
  • Les featurings
  • Son monde

Les –

  • Heu… ?

Titres coups de coeur

  • Lagrima
  • Soirée Noire
  • Me Faire la Belle
  • Gel Douche au Chocolat
  • Maison Citrouille

Note : 4,5/5

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par

le 11 juillet 2016

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